• Si la vie l'avait voulu...

    C'est bizarre, la vie. Souvent je me demande un peu ce qui m'est arrivé. La même chose qu'aux autres, probablement. Le temps qui passe. On vit les heures les unes après les autres et on finit par oublier ce qu'on était, ce qu'on pensait, ce qu'on voulait. On est devenu un adulte sans le vouloir et sans le mode d'emploi. 

    Quand j'étais à l'école, au collège puis au lycée, j'étais très ambitieuse. Je m'voyais déjà...  plein de choses... A la fac aussi. Je n'étais pas brillante. Non. On ne peut pas dire ça. J'ai connu quelques éclats qui me disaient qu'il y avait une petite lumière quelque part, sans doute. A partir de là, j'ai eu des ambitions. J'aimais la compétition et la victoire. La première marche du podium si possible. La deuxième au moins me satisfaisait. J'avais toujours cette espèce de force qui me tirait vers le haut. 

    Alors, comment suis-je arrivée à mon état actuel de prof médiocre ? Où est donc passée ma motivation ? Mon ambition ? Je ne voulais tellement pas faire ce métier que je m'y suis peut-être un peu paumée... effacée... éteinte... lentement mais sûrement. En fait, c'est un métier dans lequel je n'ai jamais su quoi faire pour être excellente. Dans mes études, je savais et je mettais les moyens pour y arriver. Quand je suis devenue prof, j'ai rapidement compris que c'était différent. Préparer un cours, même très bon, ne suffit pas. Au départ, je me suis heurtée aux élèves. J'arrivais avec mes cours mais je ne pouvais pas faire cours parce qu'ils en avaient décidé autrement et que je ne savais pas m'y prendre. J'ai donc été cataloguée "mauvais prof" assez vite. Je pense que c'est là que ça s'est cassé, que j'ai perdu ma motivation. Je me suis retrouvée face à quelque chose que je ne maîtrisais pas et que j'ignorais comment maîtriser. C'est con d'être un maître qui ne maîtrise rien. 

    C'était brutal. C'était difficile de m'emparer de ce destin qui s'imposait à moi alors que je voyais bien que je pataugeais dans la semoule pour des prunes. A force de patauger, j'ai juste essayé de ne pas être engloutie, je suppose. Et comme cela demande une énergie considérable, je n'en avais plus assez pour le reste : l'ambition. 

    Aujourd'hui, je patauge toujours. Les élèves ne sont plus vraiment le problème (s'il y a eu un progrès, c'est celui-là !) mais je suis engluée dans une forme de médiocrité de laquelle je ne vois pas comment sortir. J'ai toujours senti une espèce de.... gentil mépris de la part de mes chefs. Je dis gentil parce qu'aucun ne m'a jamais reproché quoique ce soit mais je vois bien que je ne suis pas THE PROF qu'ils ont envie de soutenir ou de féliciter, surtout pas. Ou alors du bout des lèvres parce que, pour une fois, j'aurai fait un truc pas trop mal. 

    Ce n'est pas que je n'ai pas envie ou plus envie d'être "la meilleure" c'est que je ne sais plus comment faire parce que je n'ai pas les codes. Finalement, on me confie des élèves parce qu'on n'a pas le choix, non ? Je suis là, je dois prendre des classes mais on sait bien que parmi les profs il y a un sacré paquet d'incompétents. Les parents nous le font sentir régulièrement, lorsqu'ils nous rappellent les programmes que nous ne respectons pas vraiment ou qu'ils nous reprochent de ne pas être assez "au point" pour faire de leurs enfants de futurs bacheliers. 

    Je me sens un peu comme étrangère à ce milieu, parfois. J'ai encore l'impression que mes collègues se débrouillent tellement bien par rapport à moi. Peut-être pas. Je sais qu'ils ont aussi des difficultés. Lorsque je dis qu'un élève est pénible et qu'on me fait comprendre que ce n'est qu'avec moi qu'il l'est et que le chef d'établissement fait comme si mon avis n'existait pas, je retourne 20 ans en arrière et je me dis que je n'aurais décidément pas dû rester dans ce boulot. Seulement voilà... je ne sais rien faire d'autre. 20 ans, ça commence à compter. Ça donne des habitudes. 

    Mon ambition s'est noyée quelque part entre une classe en bordel parce que je ne savais pas la gérer et des chefs d'établissements qui ont souvent simplement ignoré ma présence. J'ai heureusement appris à décoder la communication non verbale des élèves et des parents. Je sais désormais reconnaître ceux qui entrent dans ma classe prêts à en découdre. Face aux élèves, j'ai de bons arguments. Face aux parents, j'ai encore du pain sur la planche. Sans doute trop de pain pour la planche face aux parents remontés comme des pendules contre le système scolaire qui ne convient pas, soit parce qu'il est trop exigeant soit parce qu'il ne l'est pas assez. Si j'avais du répondant, je leur dirais bien d'aller se faire foutre avec leurs conseils de merde parce que c'est pas eux qui doivent se coltiner 30 gamins qui savent à peine lire et écrire. Mais, là, je pense que le mépris de mon chef ne serait plus aussi gentil. 

    J'observe. Je m'observe. Parfois il m'arrive encore de me rêver "sur la première marche du podium" mais le temps passe et j'ai changé. Je n'ai plus 20 ans, comme on dit et mes priorités ont certainement évolué, heureusement. Pourtant, à force d'entendre parler de bienveillance à longueur de journées, parfois, j'aimerais bien entendre des mots bienveillants qui me feraient penser que je ne suis pas si médiocre et que, finalement, j'ai un peu réussi dans ce métier. Ça doit être mon côté enfant qui prend le dessus et qui aimerait, comme avant, être félicité pour avoir eu un bon bulletin... ici, ce serait plutôt pour avoir "fait" un bon bulletin, pour avoir bien corrigé des copies, pour avoir su intéresser quelques élèves, pour avoir eu quelques idées originales, pour avoir supporté des parents agressifs jusqu'à pas d'heure et tant d'autres petites choses qui ne sont certes pas ambitieuses mais qui existent et qui sont le quotidien d'une prof de base qui se sent souvent médiocre parmi l'excellence. 

    « Sur la route du boulot

  • Commentaires

    1
    Tana eireen
    Samedi 8 Décembre à 21:31
    Bonsoir, je pense que tu te juges bien sévèrement et.te réduis à ton métier, alors que tu es une personne admirable et estimable. Je le l'écris pas si je ne le pense pas. Cette profession écrase toutes les bonnes volontés et dans ta matière encore plus...
    2
    Tana eireen
    Samedi 8 Décembre à 21:32
    Désolée pour les fautes, j'écris avec le téléphone.
    3
    Dimanche 9 Décembre à 00:15

        Je ne sais que te dire mais je pense que tu ne t'aimes pas assez pour te juger ainsi!Fille et sœur de professeurs et instituteurs,je ne voulais surtout pas suivre cette voie et ai volontairement rendu feuille blanche en maths à l’École Normale!

    Je te laisse imaginer quel enfer fut la suite de mon choix.

    Je me suis tournée vers le milieu médical ou j'avais un boulot prenant mais passionnant à l'époque.

    Je crois que tu es un chouette prof mais c'est le monde qui va mal ,pas toi!

    Bisous de ma campagne finistérienne

    Sabine

    4
    Yannig29
    Dimanche 9 Décembre à 10:01

    bonjour Béatrice

    Effectivement je pense que tu dois t'aimer un peu plus et un peu mieux . C'est à dire que tu dois penser que ton travail est bien fait lorsqu'on n'apporte pas de critiques constructives . Ce n'est pas parce qu'on te félicite pas qu'il n'est pas bien fait ; c'est parce qu'on ne parle jamais des trains qui arrivent à l'heure ! Crois en toi , il y a bien autre chose que l'enseignement dans ta vie? investis toi dans une passion où tu rencontreras des personnes qui reconnaîtront tes qualités , où tu trouveras un nouvel exutoire . Moi aussi j'ai vécu des frustrations professionnelles dans un autre domaine. J'ai commencé le chant à la retraite, ça a été une découverte extraordinaire, une renaissance .

    Aies confiance en toi.

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