• Ces derniers jours, on a beaucoup parlé du harcèlement en milieu scolaire. J'ai lu pas mal de choses mais, comme d'habitude, les conseilleurs ne sont pas les payeurs. Les choses bougent et c'est tant mieux. Les gens parlent et c'est très bien. Il y a un numéro à appeler en cas de harcèlement. Il y a sûrement des aides psychologiques mises en place. On essaie de faire en sorte que ce fléau disparaisse, ou du moins diminue. 

    Avant, on n'en parlait pas. Cela existait. On appelait les victimes les souffre-douleur, les boucs-émissaires. Aujourd'hui, à cause des réseaux sociaux, c'est pire parce que c'est partout et tout le temps que la victime peut être harcelée. Si elle ne va pas elle-même sur les réseaux sociaux, si elle ne voit pas elle-même ce qu'on dit d'elle, elle le saura d'une façon ou d'une autre parce que, dans la cour de l'école, du collège ou du lycée, elle comprendra très vite que des élèves qu'elle ne connaît absolument pas la "connaissent" et se moquent d'elle. 

    Je lisais des témoignages et surtout des commentaires. "Il faut en parler", "il faut dénoncer", "les profs ne font rien", "les parents doivent savoir"... En théorie, oui. Si c'était suffisant et efficace, oui. Si c'était simple, oui. La vérité est ailleurs, en général. C'est un truc souterrain, souvent, au départ et puis ça prend une ampleur ingérable par qui que ce soit. Surtout, encore une fois, avec les réseaux sociaux. 

    Et puis, il ne faut pas négliger un aspect primordial : les victimes de harcèlement sont, en général, faibles ou affaiblies d'une façon ou d'une autre. Ce ne sont pas des grandes gueules ni des costauds. C'est le petit timide et gringalet, un peu solitaire, pas très à l'aise. Le harcèlement ne va pas démarrer franchement, comme ça, d'un coup. Non. Ce sera insidieux. Pervers. Presque invisible et indicible. Ira-t-on se plaindre d'un petit détail qui, sur le moment, est blessant mais sans plus ? Les choses dégénèrent petit à petit et, entre temps, souvent, la victime s'est déjà persuadée qu'elle est un peu responsable de ce qui lui arrive. Elle finit par trouver un "fond de vrai" dans ce qu'on lui dit. Ou bien, si elle a essayé de se rebeller, toute justification, toute explication est passée pour un aveu de culpabilité. Là, c'est foutu. Le harcelé est pris au piège. 

    Une fois qu'il se dit "ils ont peut-être raison" ou "plus je m'explique, plus ils m'insultent", c'est mort. Une culpabilité paralysante s'installe. Si on va en parler aux profs, il faudra expliquer ce qui est dit, ce qui est sous-entendu. Souvent, c'est humiliant de devoir raconter cela. On n'a pas envie que l'adulte, qu'on pense "en dehors de ça" soit lui aussi mis au courant. On finit par éprouver une sorte de double honte : celle de ne pas être capable d'arrêter les harceleurs et celle provoquée par l'idée que les harceleurs ont peut-être un peu raison, quelque part. Quant aux parents, justement à cause de cette honte, on n'a pas envie de les mettre dans le coup, de les blesser, de les choquer. Sans compter, là encore, une triple honte : on deviendra le "bébé à maman ou à papa qui ne sait pas se défendre tout seul", ou bien "la balance" qui a osé cracher le morceau. Peut-être que les choses s'amélioreraient mais dans le doute... Cela fait trop de paramètres inconnus. 

    Alors, on subit. On espère que ça cessera. On ne peut pas profiter du jour où il ne se passe rien puisqu'on est sans cesse dans l'attente de quelque chose. On devient parano. On n'approche plus personne en priant pour devenir invisible. On se met à trembler lorsqu'un regard un peu insistant se pose sur nous. On ne bronche pas quand l'insulte tombe. On s'habituerait presque. Mais on n'en parle pas. 

    De mon temps, il n'y avait pas ces espaces de parole, encore moins des campagnes contre le harcèlement. Mais aurais-je seulement su que j'étais harcelée ? En 7 ans, j'ai eu le temps de me dire que c'était de ma faute, d'être même d'accord avec les harceleurs, de me dire que je méritais cela puisque j'en suis arrivée à penser comme eux. Alors, à quel moment me serais-je rendue compte que ce que je subissais c'était bien du harcèlement ? Est-ce que j'en aurais parlé ? Aurais-je pris le risque que mes parents soient au courant de ce qui se passait au collège et - dans une moindre mesure -au lycée où, malheureusement, mon principal bourreau m'avait suivie (avec toutes les conséquences que ça entraîne ? 

    Les gens, comme d'habitude, tapent sur les profs, ces salauds aveugles et sourds qui enfoncent les victimes de harcèlement par leur silence complice. Franchement, je ne suis pas du tout certaine que les profs de mon époque aient pu voir quoi que ce soit. Mes harceleurs n'agissaient pas sous leur nez. J'ai vu aussi que les harcelés ont des résultats en baisse, ce qui devrait alerter parents et profs... Dans mon cas, c'était l'inverse. Je mettais un point d'honneur à être meilleure que tout les autres en classe et j'y parvenais à peu près. Je ne pouvais pas me décevoir dans tous les domaines ! 

    J'ignore encore aujourd'hui ce qu'il faut faire contre le harcèlement. Même les parents des harceleurs, ou de la majorité des harceleurs, tomberaient des nues car ils ne savent pas les 3/4 de ce que font leurs enfants à l'école. Le petit être tout mignon à la maison se transforme-t-il en monstre pervers et prédateur une fois avec ses copains ? Peut-être mais comment l'envisager ? Car, il ne faut pas oublier que derrière un harceleur se cache souvent quelqu'un qui a peur d'être harcelé et qui a choisi son camp à temps, par chance ou parce qu'il a eu les copains qu'il fallait au moment où il le fallait. C'est comme les témoins muets : ils ne cautionnent pas mais sont bien contents, dans le fond, de ne pas être dans le rôle du harcelé. Alors, histoire d'avoir la paix, ils ne diront rien... les harceleurs peuvent rapidement ajouter une tête à leur tableau de chasse... 

    C'est complexe. Très. On demande aux victimes d'agir mais il arrive un moment où elles n'en sont plus capables. La solution pourrait venir des témoins passifs mais, par définition, leur passivité les poussera toujours à rester dans l'ombre, à ne rien dénoncer. Le numéro d'appel qui a été créé pourra peut-être aider mais, au quotidien, concrètement, c'est très très difficile de résoudre ce problème de santé publique. Car c'en est un. Si on survit, ce n'est pas sans séquelles. Les conséquences sont dramatiques, lourdes même des années après. La vie d'un harcelé reste entachée à jamais par les actes et les paroles des harceleurs. Et, le pire là-dedans, c'est que le harceleur, lui, fait sa vie comme si de rien n'était. S'il n'a pas tout oublié, il considère certainement que c'était pour déconner et puis que c'était un truc de gamin pas bien grave. Le drame est là aussi : les cicatrices du harcelé ne s'effacent jamais tandis que le harceleur, souvent, n'a même pas conscience du mal qu'il a fait. 

    Je me souviens encore des visages et des noms. Eux, si je les revoyais, que diraient-ils ? Se souviendraient-ils ? Mon comportement actuel est encore dirigé par les séquelles de cette époque. Je suis ce que je suis parce qu'ils m'ont empêchée de devenir ce que j'aurais pu être. 


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  • Teddy


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  • 13 décembre- 12 mai... Ça fait une paye, hein ? Vous êtes toujours là ? Non, je n'ai pas tout lâché. C'est juste que les premiers mois de 2018 ont été très difficiles et très chargés. Je n'avais pas envie de raconter tout cela sur le net et de donner l'impression que j'étais à plaindre ! Jouer les "drama queen", je trouve ça assez indécent alors, j'évite de le faire dans la mesure du possible ! Soyons cohérents ! 

    D'un autre côté, il ne m'est pas arrivé de choses extraordinaires au point de me précipiter ici parce que ma vie n'est pas palpitante à ce point-là. Parfois, j'aimerais bien ! Mais non. On reste plutôt dans la banalité, en général. 

    Alors, voilà, je repointe le bout de mon nez pour voir si vous êtes toujours par là... ou pas. On verra bien ! L'envie d'écrire me reprend alors, il est possible que je publie à nouveau, de temps en temps, comme avant. Serez-vous au rendez-vous ? 

     


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  • Discussion anodine avec des collègues. Quelqu'un expliquait qu'il n'était pas du genre à se laisser marcher sur les pieds et que, lorsqu'il était dans son bon droit, il n'hésitait pas à le faire savoir. Et il obtenait gain de cause. Ma réaction spontanée a été :"Ouais mais moi, je ne sais jamais si je suis dans mon bon droit ou pas." Ma réaction m'a surprise. Je ne m'étais jamais posé le problème de cette façon et pourtant, c'est ça : je suis incapable de savoir si j'ai raison ou tort dans la plupart des situations de la vie courante. J'ignore donc si j'ai le moindre droit de défendre ma position. Et, si j'ose le faire, je le regrette très vite. Presque toujours. 

    Et vous, arrivez-vous à être sûr de votre bon droit ? Savez-vous quand vous avez raison, vraiment raison ? 


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  • Un jour, quelqu'un m'a dit que j'avais disparu. Pourtant, j'étais bien là. Il me semblait être là. Mais ce n'était pas moi. Enfin, pas tout à fait. Il y avait mon esprit. Je m'étais effacée. Je me suis effacée. Petit à petit. Lentement mais sûrement. C'est ça : je m'efface. Je continue. Jusqu'à devenir moins que rien. Si je me perds de vue, c'est normal. Il y a bien longtemps que j'ai disparu. Je suis une ombre, une poussière, un souvenir peut-être. Souvenir de ce que j'étais. Ou de ce que j'aurais pu devenir. Quand tout était encore possible. Je suis devenue floue. Vieille photo ratée planquée au fond d'un tiroir. Un jour, quelqu'un m'a dit que j'avais disparu et je ne l'ai pas cru. Enfin, pas tout à fait. J'ai vaguement cherché sans vraiment me trouver. Comment peut-on s'évaporer ? Comment ? Oh, ça prend du temps... Au début c'est pénible et puis ça devient une habitude. Un rituel. Un réflexe. On n'y prend plus garde. Il n'y a même plus d'effort. C'est naturel. Devenir une absence. Se faire oublier. Et puis, s'oublier soi-même, ou presque. C'est le risque. Jouer, toujours jouer, endosser un rôle, se glisser dans un personnage, dans une sorte de peau trop grande ou trop petite mais ne pas être soi. Jamais. Plus jamais. Ou pas encore. Vieille photo floue que l'on a froissée parce qu'elle était ratée. On aura beau faire, elle restera toujours floue et froissée. Pourtant, dans l'objectif, au départ, l'image était nette. Mais il y a eu ce mouvement de trop. Un geste de la main. Un rire moqueur. Le résultat est là et c'est foutu. Alors, oui, je me suis effacée et j'ai disparu, quelque part entre ce que j'étais et ce que j'aurais pu devenir. Quelque part entre l'objectif et le cliché. Entre eux, avec leurs grandes gueules pleines de mots assassins et moi qui n'avais pas la force de résister. On ne construit rien sur du vide. On reste en suspens, c'est tout. 


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