• Les plumes 13 : dérive

    Les plumes 13 : dériveCette semaine, pour les Plumes d'Asphodèle, il fallait partir à la dérive. Quoi de plus facile pour la p'tite Bretonne que je suis que de larguer les voiles et de mettre les amarres... ou le contraire, enfin de prendre la mer, quoi. Les mots obligatoires étaient les suivants :

    espérer, flotter, perdition, cap, sillage, bouteille, iceberg, vent, déambuler, bateau, continent, flots, amiral, génétique, sentiment, débarquer, faille et myrte, malhabile, muraille.

     

    Voici mon texte qui relate une expérience assez... enfin, vous verrez... :

    On ne peut pas tout contrôler aussi efficacement qu'un amiral commandant ses navires sur les flots. Il arrive qu'on perde le cap. Le cap de notre vie. Je me revois encore déambulant dans les rues en ce soir de juillet. En perdition. Le mot n'est pas trop fort. Je marchais d'un pas malhabile au milieu des passants joyeux. Ils hurlaient, une bouteille à la main, saluant certainement la victoire. Je ne pouvais pas les comprendre  puisque je n'avais plus rien à espérer de la vie. Je venais de perdre l'homme que j'aimais. Il avait choisi une autre fille qu'il venait de me présenter. Il m'avait demandé de l'accepter.

    Jamais je n'avais ressenti un tel malaise, une telle douleur, presque physique. Et là, dehors, ces gens qui exultaient. J'avais l'impression qu'une muraille se dressait entre eux et moi. Je ne faisais pas partie de leur monde. J'étais devenue une étrangère pour celui que j'aimais et j'étais étrangère aussi à cet événement que l'on fêtait. Des passants avaient bien essayé de m'entraîner dans leur sillage festif mais en vain. Je flottais au-dessus de leur joie comme on survole un continent en montgolfière, lentement, silencieusement mais loin, très loin.

    Parmi eux, qui aurait pu comprendre mes sentiments ? Personne. Le décalage était gigantesque entre mon état d'esprit et le leur. J'avais envie de leur demander de respecter mon chagrin, d'arrêter de se réjouir, comme ça, de façon si impudique. Mon désespoir était comme débarqué là, gisant en plein milieu de leur bonheur que rien, pas même mes larmes, ne pouvait altérer. Ils dansaient partout autour de moi et je souffrais, perdue au milieu d'eux. Mon existence venait de se briser contre un iceberg. Je me sentais sombrer. Dans mon coeur, une faille s'était ouverte.

    C'est à peine si j'avais eu vent de l'exploit sportif réalisé ce jour-là mais, sur la route qui me ramenait chez moi et que je devais parcourir à pied, à chaque coin de rue, à chaque fenêtre, à chaque entrée d'immeuble, il y avait un supporter heureux, plus fier d'être français en ce soir de juillet que n'importe quel soir de n'importe quelle année. Ils célébraient leurs champions. Ils en étaient presque à les couronner de feuilles de myrte comme s'ils étaient sortis de la cuisse de Jupiter. C'était presque comme si d'un coup, le football était devenu une partie du capital génétique de tout le monde. Tout le monde sauf moi qui vivais la pire soirée de ma vie. En arrivant sur le pont, toujours envahie par les clameurs de la foule, une tentation me passa par la tête. Et si je sautais, là, maintenant... La liesse populaire de ce 12 juillet m'était devenue intolérable. L'acide de chacun de leurs cris de joie brûlait un peu plus ma plaie béante. Il fallait que cela cesse, d'une façon ou d'une autre. Peut-être même la plus définitive. Mais, pour beaucoup de raisons, malgré tout, je devais poursuivre cette existence qui me semblait pourtant dénuée de sens désormais. Je choisis donc  de reprendre ma route, de marcher plus vite que jamais, pour ne plus les entendre et me mettre à l'abri, le cœur à la dérive pour très longtemps.

     

     

    « Du rêve à la réalité ? Peut-être...Ça, c'est fait... »

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  • Commentaires

    1
    Samedi 24 Août 2013 à 08:20

    Pas mal du tout.Une situation hélas classique où la liesse,déjà souvent pénible à mes yeux,devient cauchemardesque.

    2
    Yentl222
    Samedi 24 Août 2013 à 11:46

    Que nous importe le bonheur de gens alors que le nôtre paraît si définitivement disparu !

    3
    Béatrice29 Profil de Béatrice29
    Samedi 24 Août 2013 à 12:43

    Oui, c'est ça... leur bonheur, même leur malheur aussi... "Quand dans l'amour tout s'effondre, toute la misère du monde n'est rien à côté d'un adieu" (Balavoine)

    4
    Béatrice29 Profil de Béatrice29
    Samedi 24 Août 2013 à 12:44

    @Eegab : en effet, pénible de toute façon cette liesse souvent prétexte aux pires débordements.

    5
    Syl.
    Samedi 24 Août 2013 à 13:03
    Syl.

    L'image de la montgolfière est belle. Silencieuse et hautement inaccessible. La dérive d'un amour...

    6
    Tonton Marcel
    Samedi 24 Août 2013 à 13:06

    Je deviens jaloux de ton imagination et de ta verve 

    7
    Béatrice29 Profil de Béatrice29
    Samedi 24 Août 2013 à 13:17

    Merci Syl

    @Tonton : il ne s'agit pas d'imagination dans le cas présent.

    8
    Samedi 24 Août 2013 à 13:42
    Mon café lecture

    Un texte qui nous ramène à de tristes souvenirs. Quoi de plus dur que d'assister à la joie démonstrative des autres lorsqu'on traverse soi-même une période difficile, comme celle vécue lors d'une séparation. On ressent dans tes mots cette dérive à laquelle pourtant on parviendra à échapper un jour...

    9
    Béatrice29 Profil de Béatrice29
    Samedi 24 Août 2013 à 15:48

    C'est pourquoi ce texte a pu voir le jour d'ailleurs !

    10
    T.
    Samedi 24 Août 2013 à 17:42
    T.

    Ce sentiment d'être seule au milieu de la foule est très douloureux - et le texte l'illustre à merveille.

    11
    Béatrice29 Profil de Béatrice29
    Samedi 24 Août 2013 à 18:00

    Seule au milieu d'une foule, je connaissais bien. Seule et désespérée au milieu d'une foule joyeuse, c'est encore pire ! Merci pour ton commentaire.

    12
    Samedi 24 Août 2013 à 21:05
    hurluberlulu

    Mon Dieu, ce 12 Juillet-là, je faisais partie de la foule, emporté par cette joie communicative, même en n'étant pas supporter. Et te comprendre ce soir-là, comme tu le soulignes, aurait bien été impossible. J'en suis désolé, crois-le bien, et cela renforce la force de ce texte pour moi. J'y étais, mais de l'autre coté.

    13
    Samedi 24 Août 2013 à 21:11
    Merquin

    Bonsoir. Oui, c'est bien dur, comme expérience ! Ton texte l'exprime que trop bien ! Moi qui ne me prive pas d'apprécier la liesse générale, j'ai bien eu envie, en te lisant, de tordre le cou de ces fêtards ! 

    14
    Samedi 24 Août 2013 à 22:06

    ça confirme bien le contraste assez incroyable ressenti ce soir-là !

    15
    Dimanche 25 Août 2013 à 08:54
    patchcath

    triste, mais beau texte

    merci

    16
    Dimanche 25 Août 2013 à 12:21

    Je faisais aussi parti de ces gens heureux mais calmes, contemplant ahuri la liesse dans les rues ignorant que cette situation douloureuse, allait un peu plus tard, me causer les mêmes tourments.

    17
    Dimanche 25 Août 2013 à 19:04
    ceriat

    Une situation épouvantable, comment y as-tu survécu ? J'adore ton texte fluide.

    18
    Dimanche 25 Août 2013 à 19:32

    J'y ai survécu parce que ça aurait été trop bête de ne pas le faire, juste pour un mec...

    Merci !

    19
    Dimanche 25 Août 2013 à 21:53

    Dans ces cas là, on porte sur ses semblables un regard peu indulgent, non ?

    20
    Dimanche 25 Août 2013 à 22:41

    Dans un sens, c'était moi qui étais en décalage... pas de leur faute.

    21
    Mercredi 28 Août 2013 à 13:18

    Comme ta peine est bien retranscrite. Cette phrase m'a parlé :  

    "Je flottais au-dessus de leur joie comme on survole un continent en montgolfière, lentement, silencieusement mais loin, très loin. "

    22
    Mercredi 28 Août 2013 à 13:35

    Merci, il m'a fallu du temps pour pouvoir exprimer ces émotions comme ça.

    23
    Jeudi 29 Août 2013 à 16:27
    Asphodèle85

    Je viens enfin te lire et ton texte est presque de circonstance me concernant même si là il n'y a pas eu de liesse générale depuis fort longtemps. Je parle seulement du chagrin ordinaire qui nous coupe un temps des gens heureux, que ce soit après une rupture ou la disparition d'un être cher. On aimerait tant que la terre se referme derrière nous et couper le son, surtout ! Un texte qui a dû te demander beaucoup de temps pour en parler presque "normalement"... Et il est très beau puisque tu nous transmets ton émotion et ta tristesse... A bientôt !

    24
    Jeudi 29 Août 2013 à 16:37

    Merci, oui, j'imagine aussi ce que tu as ressenti dernièrement. Il m'a fallu... 15 ans. 

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