• Les coulisses du métier de prof

    Là, ce n'est pas moi, c'est un extrait d'un rapport du Sénat sur le métier d'enseignant... Ça fait du bien (et du mal) de le lire...

    La réalité ordinaire de la souffrance au travail : sentiment d'impuissance, pression évaluative et solitude

    La souffrance ordinaire est largement tue et reste invisible de l'institution scolaire et de la hiérarchie administrative. Pourtant, elle mine en profondeur le travail de nombreux enseignants. Un sentiment d'impuissance, qui se change parfois en découragement, peut naître d'une difficulté perçue à intéresser durablement les élèves, quels qu'ils soient. Ceci se retrouve à tous les niveaux d'enseignement, y compris en classe préparatoire, et contribue à dévaloriser à leurs propres yeux l'action des enseignants.

    Mais la souffrance ordinaire des enseignants est essentiellement liée, selon l'analyse de Françoise Lantheaume, au sentiment de ne pouvoir faire ni ce que l'institution et les parents d'élèves demandent de faire, ni ce qu'eux-mêmes en tant qu'enseignants souhaitent pouvoir faire. En d'autres termes, elle est liée à l'impression de ne pouvoir accomplir du « bon travail », de ne pas pouvoir répondre aux injonctions extérieures, plus ou moins légitimes et de ne pas réussir à incarner leur représentation idéale de ce que doit être un « bon enseignant ».

    La multiplication des évaluations dans tous les segments du système éducatif ne peut qu'aiguiser la souffrance au travail des enseignants. La pression évaluative institutionnelle s'appuie en effet sur des dispositifs contraignants dont les enseignants ne voient pas l'intérêt pour leurs pratiques pédagogiques. Elle contribue à accroître le fossé entre les prescriptions imposées et la perception que les enseignants se font de leurs missions. Au regard de l'institution s'ajoutent celui des parents, de la presse et de l'opinion publique nourrie des enquêtes internationales. Les critiques s'accumulent pêle-mêle et perturbent les pratiques des enseignants sommés de se concentrer sur le bien-être et les performances de tous les élèves individuellement, mais sans qu'il ne leur soit proposé ni accompagnement, ni cadre d'action cohérent, ni hiérarchisation des priorités.

    La solitude bien réelle des enseignants accroît leur malaise en alourdissant les responsabilités individuelles et en freinant leur coopération dans la résolution de problèmes communs. Elle est pour partie liée à l'organisation du travail dans les établissements, mais aussi à une certaine culture du métier bien enracinée. Dans les dernières années, le souci de se construire une réputation vis-à-vis des élèves, des parents et de la hiérarchie s'est accru si l'on en croit les enquêtes sociologiques. Or, cela nécessite de marquer un contraste avec ses collègues. Dès lors, la concurrence entre les enseignants se renforce et empêche le développement de pratiques collectives. N'existent bien souvent dans les établissements que des microéquipes informelles de quelques enseignants constituées par affinité personnelle. Elles ne sont pas suffisantes pour faire face à la crise du métier.

     

    C'est bien que des gens sérieux reconnaissent que ça existe. Attention, en publiant ça, je ne suis pas en train de dire que les enseignants doivent être plaints davantage que d'autres métiers. Non. Tous les métiers, sans exception ont leur lot de difficultés. Mais, justement, en général, on ne les reconnaît pas aux enseignants, ces difficultés... sauf peut-être (et encore) dans les établissement réputés difficiles. Mais, si on a la chance (et c'est vrai que c'est une chance) de travailler dans un établissement assez "normal", relativement calme, aussitôt, on a l'impression que tout roule : salaire, vacances, pas trop de fatigue, pas trop de préparations, pas trop de travail et puis, même, limite c'est pas du travail puisque, pour beaucoup, c'est une vocation donc un plaisir de tous les instants... (Même les artistes qui font leur métier par passion ont des contraintes et des contrariétés mais bon, passons). Donc, un monde idéal, loin du stress et des angoisses des autres gens...

    Non. Juste pas le même. Mon médecin m'a encore fait remarquer que mon métier n'était pas bien fatigant comparé à celui d'un ouvrier du bâtiment. Certes. Il m'a bien dit que je n'ai pas à porter de lourdes charges. Certes. Que je peux être assise si je veux. En théorie. Et que je ne travaille pas 8h/ jour comme certaines personnes. Certes. Il m'a donc expliqué qu'il fallait parfois prendre sur soi afin de résister aux diverses douleurs parce que, quand même, il y a plus difficile... Déjà, je n'ai jamais dit le contraire.

    Mais... quand même, parfois... souvent... c'est pas évident. Et c'est pas non plus évident d'en parler de tout ce qu'on ressent... parce qu'on finit par culpabiliser de ne pas se sentir bien... de se lever le matin en se disant qu'on n'y arrivera pas, d'avoir l'impression que la prochaine journée sera celle de trop... Mais, ça ne se dit pas. Alors, en effet, on prend sur soi parce que, de toute façon, on n'a pas vraiment le choix, parce qu'il faut bien avancer... On a l'impression que le moindre clash avec un élève, un parent, un collègue sera insurmontable mais, on surmonte en déconnant, en jouant le détachement. "Même pas mal !". Et puis, ça s'accumule. Et puis, comme l'indique le rapport, on se sent dépassé par la tâche à accomplir qu'on voudrait bien faire mais qu'on ne peut pas, ou pas assez, tellement c'est gigantesque. Et des parents nous disent qu'on fait mal notre boulot parce qu'on n'a pas souligné toutes les fautes d'orthographe d'une rédaction ou qu'on n'a pas pris assez de temps pour leur enfant qui n'a pas compris. Ces parents nous expliquent qu'on doit se remettre en cause. Qu'on doit essayer de faire mieux parce qu'on est en partie responsable de l'échec du gamin. Tous les soirs, on se remet en cause pourtant. On cherche le cours qui marchera le mieux, qui sera le moins rébarbatif, le plus cool tout en étant efficace. Et, si on n'y arrive pas, on recommence... On cherche encore. On teste encore. On échoue encore. Ou pas. Et on a bien vu que le petit gamin du fond de la classe est paumé... mais, ses lacunes nous dépassent. On sait qu'il s'ennuie. On sait qu'il ne suit pas. Qu'il ne comprend pas. Mais, on n'a pas le temps. Pas assez. On n'a pas la solution miracle non plus. Il paraît que les bons profs y parviennent donc, on essaie parce qu'après tout, on n'est pas si nul que ça non plus ! Pourtant, malgré tous nos essais, ça coince toujours... On aimerait que ça ne coince plus mais, on ne sait plus par quel bout prendre ces difficultés qu'on ne comprend même pas quelquefois.

    Et après, on a un inspecteur qui vient nous dire que de toute façon, on n'a pas fait un bon cours parce qu'il a jugé une seule heure sur toute une année. Et on encaisse avec le sourire parce qu'il faut prendre sur soi. Et on se remet en cause parce qu'on sait très bien le faire, ça. Et on tente ce que l'inspecteur nous a dit de faire. Ça ne fonctionne pas. Les élèves, ce ne sont pas les enfants modèle qu'on décrit dans les bouquins de pédagogie. Sur 30 enfants, 30 personnalités, 30 intelligences. Et nous, une seule personne qui devrait gérer et comprendre tout ça, naturellement, efficacement ? Et une fois qu'on a suivi les conseils de l'inspecteur, ce sont les parents qui ne comprennent plus parce que ça ne correspond pas à ce qu'ils ont connu "de leur temps"... et que les profs, à l'époque, c'était autre chose ! On ne satisfait jamais personne... enfin, si, quelques super profs y arrivent. On en rencontre. Et ce n'est pas fait pour rassurer parce qu'on se sent encore moins compétent face à eux et à leur perfection affichée, plus ou moins discrètement.

    Alors, on retourne en cours, on fait des tentatives. Elles réussissent, on repart comme en 40, rassuré pour quelques heures, satisfait d'avoir fait du bon travail, confiant dans les heures à venir. On a comme ça des petits moments de grâce, géniaux, agréables où on partage des choses indicibles avec les élèves qu'on finit par bien connaître et par apprécier (pour certains). Ces moments-là sont rares et précieux. Et, j'irais même jusqu'à dire que parfois on met tout en place pour essayer de les vivre le plus souvent possible. Comme m'avait dit un jour Psyblog (que je n'oublie jamais), "les profs seraient meilleurs s'ils n'avaient pas autant besoin d'être aimés". On prétend qu'on s'en fout (et c'est sans doute vrai pour certains, les plus heureux, je pense) mais, dans le fond, on aimerait bien que nos élèves nous aiment bien. Juste ça. Mais c'est pas possible. Pas toujours.Comment être aimé, ou juste apprécié par 120 personnes en même temps, à moins d'être une star sur la scène du Stade de France ?

    Et puis, de temps en temps, malgré nos remises en question, nos tentatives échouent sans qu'on comprenne pourquoi (ça reste assez mystérieux l'alchimie d'un cours !) et là, c'est la débâcle. On a l'impression que plus jamais on ne pourra récupérer la classe, que c'est foutu pour l'année. En vrai, pas du tout... il y a plein de paramètres qui entrent en ligne de compte (la fameuse alchimie) et un cours raté ne veut pas dire que tout est raté. Mais, quand même... cette impression d'échec, on la ressent. On la vit profondément. On la ressasse. Encore et encore. En voiture en rentrant, le lendemain en partant. La nuit. Tout le temps. Jusqu'au prochain cours qui se passera bien. Rien n'est jamais acquis. Les petits bonheurs comme les angoisses peuvent tomber à tout moment. Les erreurs peuvent être dramatiques ou au contraire sans conséquences. Un mot de travers peut être répercuté à la direction ou passer inaperçu. Pas le droit aux "mauvais jours", il faut prendre sur soi ! En toutes circonstances. 

    On doit gérer la classe, ses émotions, ses douleurs, ses angoisses, ses bonheurs, ses chagrins, ses désespoirs.... Toujours prendre sur soi. Même si pendant ce temps-là, on n'en peut plus de sa vie, on doit rester professionnel parce que, quand même, ce n'est pas un métier trop fatigant, prof.

     

    « Mission accomplieCloclo le film, impressions à distance. »

    Tags Tags : , ,
  • Commentaires

    1
    Agrum
    Vendredi 1er Février 2013 à 13:10
    Agrum

    Il est intéressant cet article (celui du Sénat, mais le tien aussi). Le problème, c'est que personne ne le prendra en compte, à l'inverse des "études" qui prouvent que l'école est stressante, ennuyeuse, épuisante... pour les élèves.

    Je suis malheureusement aussi pessimiste que toi sur le sujet, et de plus en plus... On sait très bien que répéter que l'école va mal parce que les profs sont des grosses feignasses peu investis permet de ne pas se demander pourquoi de nombreux élèves ne maîtrisent pas leur langue maternelle, ne savent pas leurs tables de multiplication à 15 ans... C'est beaucoup plus simple et rassurant, pour beaucoup.

    2
    Vendredi 1er Février 2013 à 14:06

    Bien sûr, personne n'a évoqué ce rapport. De même que le suicide des profs ne fait jamais la Une parce que, de toute façon, c'est juste à cause de leur vie perso et surement pas à cause de leurs conditions de travail ou de leurs élèves qui, eux, en revanche, souffrent beaucoup, de tout, tout le temps... ce qui explique leurs résultats.

    Personne ne posera jamais les bonnes questions en haut lieu parce que ça reviendrait à remettre en cause la Doltoïte aiguë ainsi que les programmes hyper chargés du primaire qui ne permet plus d'apprendre le strict minimum.

    3
    Agrum
    Vendredi 1er Février 2013 à 19:16
    Agrum

    Doltoïte

    En tout cas, j'ai eu cet après-midi des élèves dont la souffrance était très intériorisée parce qu'à part dire des sottises et en rire tous ensemble...

    4
    Vendredi 1er Février 2013 à 20:10

    C'est leur matière de masquer leur souffrance : eux savent être forts malgré l'adversité, nous devrions prendre exemple.

    5
    Agrum
    Vendredi 1er Février 2013 à 20:16
    Agrum

    Ah ! Donc si je prends exemple, je dois rire bêtement quand j'entends ou prononce des noms de races de chiens ou de gâteaux. Donc, ça donne : labradorcrumble   Il faut juste s'habituer. Il y a vraiment des jours où je me félicite d'avoir une classe de lycéens...

    6
    Vendredi 1er Février 2013 à 20:33

    C'est sûr... quand j'avais des lycéens, c'était pas mal mais bon, pour avoir un poste en lycée, faut un max de points !!!

    7
    Agrum
    Vendredi 1er Février 2013 à 20:38
    Agrum

    J'imagine, ou l'agreg... Bon, sais-tu ce que signifie "Il prent un sos." ?

    8
    Vendredi 1er Février 2013 à 20:42

    Non... mais je suppose que tu vas me l'expliquer... à moins que tu ne sèches aussi.

    9
    Agrum
    Vendredi 1er Février 2013 à 20:46
    Agrum

    La suite pour t'éclairer, ça va te donner la chair d'ampoule : "Et il mets de l'eau dans le saut." Maintenant, tu as compris !

    10
    Vendredi 1er Février 2013 à 20:49

    Oh comme ça m'éclaire ! C'est écrit en quelle langue ? Je ne maîtrise pas, malheureusement...

    11
    Agrum
    Vendredi 1er Février 2013 à 20:53
    Agrum

    Eh bien, c'est du français à orthographe aléatoire et variable. Avant de souligner ou corriger toutes les fautes, il faut encore être capable de les identifier et là, ça devient difficile...

    12
    Vendredi 1er Février 2013 à 20:57

    Et encore, cet élève ne m'a pas eue comme prof... il n'est pas complètement fichu !

    13
    Agrum
    Vendredi 1er Février 2013 à 21:05
    Agrum

    Pas encore... mais en bonne voie. Cette semaine, c'était un festival :

    - le thym (prononcé comme time en anglais) et le roseau sont des choses inconnues et mystérieuses

    - la noix de coco pousse sue le noixdecocotier

    - la mouche n'est certainement pas un insecte, c'est autre chose !

    14
    Vendredi 1er Février 2013 à 21:09

    Mais qu'est-ce donc ???

    15
    Agrum
    Vendredi 1er Février 2013 à 21:18
    Agrum

    Je n'ai pas réussi à le savoir. Un animal, c'est d'accord mais pas un mammifère, ni un reptile, ni un oiseau, ni un poisson, ni un mollusque... et surtout pas un insecte. Autre chose, point final. (5ème, pour info)

    16
    Vendredi 1er Février 2013 à 21:24

    Enfin, au moins ils ne la voient pas comme un mammifère, c'est déjà ça... après, dans le règne animal il y a certainement des choses que nous ignorons parce que nous n'avons pas leur culture innée.

    17
    Agrum
    Vendredi 1er Février 2013 à 21:32
    Agrum

    Et les profs de SVT non plus. Ils croient aussi que c'est un insecte, de même que le dictionnaire, mais comme il est farci d'erreurs. On ne peut pas s'y fier.

    18
    Vendredi 1er Février 2013 à 21:35

    Oui... c'est fatigant et à la fin ce n'est même plus drôle...

    19
    Agrum
    Vendredi 1er Février 2013 à 21:42
    Agrum

    Non, effectivement, j'écris aussi cela pour illustrer ton article. Parce que pendant qu'on discutaille de tout ça et qu'on se justifie sur des notions de niveau maternelle, on n'avance évidemment pas comme on devrait.

    20
    Vendredi 1er Février 2013 à 21:48

    Ça devient vraiment difficile d'avancer alors qu'il n'y a plus de bases... ou quasiment plus... que le moindre truc évident pour nous dès le CE1 ou CE2 (avec des cahiers de primaire comme preuve) soit si problématique. Ce matin mes 5e étaient extrêmement sages. J'avais l'impression qu'ils étaient attentifs. Mais en fait, non. Ils ne disaient rien mais n'écoutaient rien non plus. J'ai donc expliqué des notions importantes dans le vide... et quand il a fallu faire les exos ils n'avaient aucune idée de ce qu'on attendait...

    21
    Agrum
    Vendredi 1er Février 2013 à 21:56
    Agrum

    Un bruit de fond donc, une sorte de télé à deux pattes.

    22
    Vendredi 1er Février 2013 à 21:58

    Oui, qu'ils aimeraient zapper mais comme ils ne le peuvent pas, ils jouent le jeu tranquillement, sans faire de vagues et les heures passent... inutiles.

    23
    Agrum
    Vendredi 1er Février 2013 à 22:13
    Agrum

    Inutilité au sujet de laquelle il faut rendre des comptes. C'est tout le problème évoqué ci-dessus, si j'ai bien compris, mais bosser à leur place, on ne peut pas.

    24
    Samedi 2 Février 2013 à 12:28

    La solution c'est de surnoter afin de ne pas avoir de soucis... les parents sont contents, les élèves aussi, la direction aussi puisque le gamin passe en classe supérieure. Au lycée, les collègues se demandent ce qu'on fout au collège mais après tout, hein, chacun sauve sa peau...

    Ce n'est pas très moral... mais, après tout, que fait-on d'autre avec les PAI miracle ?

    25
    Agrum
    Samedi 2 Février 2013 à 19:25
    Agrum

    Le monde du vrai travail se chargera de faire le tri.

    Me voilà encore "grippée" depuis ce matin. Sûrement à cause de toutes les sottises que j'ai entendues et lues ces derniers temps. Au bout d'un moment, le système immunitaire cède et on voit le résultat...

    Je ne vais pas tarder à

    26
    Samedi 2 Février 2013 à 19:29

    Eh ben décidément... Bon, tu pourrais un peu prendre sur toi aussi hein... et puis, n'oublie jamais : "Tu n'es pas maçon !"

    Soigne-toi bien !

    27
    Agrum
    Samedi 2 Février 2013 à 19:52
    Agrum

    Je ne maçonne guère, c'est vrai, mais ce matin, j'ai ramassé des betteraves dans un champ. J'ai donc porté des choses. De toute façon, je vais demander trois semaines d'arrêt, pour aller jusqu'aux vacances .

    A très bientôt.

    28
    Samedi 2 Février 2013 à 20:06

    Ah toi au moins tu fais des choses qui ressemblent à du vrai travail donc, tu as le droit d'être malade !

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :