• Ecrire, s'écrire et être lu

    Puisque rien n'échappe au progrès il était logique que même l'écriture soit prise elle aussi dans cette évolution. Ainsi, désormais internet est un lieu d'écriture et là où c'est surprenant c'est au niveau des journaux intimes. Par définition, un journal intime était intime, une conversation entre soi et soi qui JAMAIS ne devait être connue de quelqu'un d'autre. Or avec le net et les blogs, tout s'est mélangé et désormais on rédige un journal intime que la planète entière peut lire si elle le souhaite. Etrange mais réel. A-t-on réellement conscience de cela ? Comment adapter l'écriture de l'intime à un public potentiel ? Pourquoi se laisse-t-on aller trop loin parfois ?

     

    Quiconque rédige des articles dans un blog doit avoir à l'esprit qu'à un moment ou un autre ils seront lus. A partir de là, même un blog comme le mien qui rentre dans la catégorie "Journaux intimes", est loin d'être intime, personnel et confidentiel contrairement aux cahiers d'écolier que j'ai  noircis en secret autrefois. Même mes textes poétiques étaient jusqu'ici restés bien à l'abri d'un classeur caché au fond d'une armoire.

     

    Et maintenant j'en ai fait part ici, en public. Tout le monde peut les lire, tout le monde peut connaître ces pensées secrètes qui faisaient mon inspiration d'autrefois. Pourquoi ai-je fait ce choix ? Pourquoi ne les ai-je pas conservés au secret ? Sans doute parce que, quelque part c'était un peu la façon de réaliser (à une toute petite échelle) un très vieux rêve ou une très vieille illusion : être publiée et être écrivain.

     

    Le fait d'être publié et lu ne fait pas de quelqu'un un écrivain mais un écrit qui n'est jamais lu ne prend jamais vie véritablement. Il reste écartelé entre l'esprit et le regard d'une seule personne et ne peut absolument pas s'épanouir (ou s'échouer) dans le regard et la pensée d'un autre, un autre qui aura un regard vierge et qui peut-être s'appropriera un peu de cet écrit en lui donnant vie par la même occasion.

     

    Des textes qui ne sont jamais lus restent comme en suspens, comme en hibernation et ils se réveillent (et se révèlent parfois aussi) dès qu'un lecteur intervient. Je ne me dis pas que je suis devenue poète sous prétexte que quelqu'un a lu mes textes mais qu'ils aient eu des lecteurs, enthousiastes ou critiques, leur a offert un peu de vie. Il y a aussi peut-être un peu de vanité dans cette envie de montrer ce que l'on a fait. Peut-être... peut-être parfois une fierté légitime aussi, non ? Ne peut-on être fier de ce que l'on a créé  au point d'avoir envie de le montrer ? Fierté légitime ou pas telle est la question...

     

    Là où un problème de conscience peut se poser c'est lorsqu'un écrit de la sphère privée, intime passe du côté public. Il est bien évident que dans son intimité on n'a aucun tabou, on peut se livrer comme on veut, autant qu'on veut, dire tout y compris les pires choses qui hantent notre esprit. Les douleurs, les drames, les chagrins, les désillusions, les déceptions, les blessures à vif comme les anciennes encore mal cicatrisées sont exorcisés par l'écriture. On a laissé éclater son coeur sur le papier et cela devrait rester pour soi. Cela peut paraître choquant ou ridicule de laisser paraître en public ces choses si personnelles, un peu comme un exhibitionniste sans honte et sans retenue. Balancer ses tripes et demander aux autres de les regarder n'est pas vraiment digne, pas vraiment sain, pas vraiment nécessaire...

     

    On a tous des petits ou des grands drames qui nous obsèdent alors, finalement celui qui affiche ouvertement les siens, qui les donne en pâture aux autres, est-ce qu'il considère que les siens sont plus forts, plus douloureux, plus dignes d'être étalés ? Pourquoi ne pense-t-il pas au moment où il les publie qu'il va déranger les autres, les mettre mal à l'aise, les perturber ou même les faire plonger avec lui ? Pourquoi s'épanche-t-il sans retenue comme s'il n'avait plus aucune pudeur ? Marguerite Duras a dit : "Ecrire c'est aussi ne pas parler. C'est se taire. C'est hurler sans bruit." Un hurlement ne peut être retenu ni pudique. Mais pourquoi ai-je silencieusement hurlé en public ?

     

    J'ai parlé à coeur ouvert certains soirs, j'ai écrit mes sentiments parce que "l'écriture a cette vertu de nous faire exister quand nous n'existons plus pour personne" (Georges Perros). C'est vrai qu'il y a des moments où, à tort ou à raison, j'ai cette horrible sensation (et je ne prétends pas être la seule à la connaître) de ne plus exister pour personne, de ne plus servir à rien, de ne plus trouver un sens à ma vie (pas parce que je ne le cherche pas mais parce qu'il y a des soirs comme ça où je n'en ai plus le courage ni la volonté). Alors, j'écris et maintenant que j'ai un blog, je publie. J'affiche publiquement mes blessures, je les offre en spectacle ou en pâture à tous ceux qui auront aterri ici par hasard ou sur invitation.

     

    J'oublie ma pudeur et je me laisse aller. Je suis au fond du gouffre et m'accrocher à l'écriture permet de ne pas tomber plus bas car même au fond du goufre l'attente d'une réaction à un message, d'une réponse d'un autre être vivant est en soi une raison suffisante de continuer à vivre et à croire que cette sensation de totale solitude n'était que passagère.

     

    Quand on se sent tellement faible et fragile, écrire qu'on n'a plus d'espoir et qu'on est perdu parce qu'on ne sait plus comment vivre, c'est une façon de rester en vie ou de vivre différemment mais de vivre tout de même ! S'écrire soi-même comme pour se reconstruire  sur papier, ou sur un écran et se dire, en publiant, que si quelqu'un lit cela prouvera vraiment notre existence. Dans ces moments là, écrire me redonne l'impression d'être en vie et publier ces mots même les plus sombres s'impose presque comme une nécessité juste parce que l'idée d'être lue me permet d'imaginer que le contact avec l'autre est possible encore, que je ne suis pas seule, même si tout cela reste virtuel. Ecrire ma difficulté de vivre est, parfois, à tort ou à raison, une façon, la dernière que je trouve dans ces moments-là peut-être, de donner un sens à ma vie. Comme un enfant qui va raconter ses  malheurs juste pour être rassuré et consolé j'écris mes moments de faiblesse en espérant que peut-être quelqu'un qui me lira saura trouver les mots pour me rassurer ou me consoler.

     

    « Mont et merveilleNoël »

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