• C'était en l'an 2000

    Le téléphone qui sonne à 5h30 du matin. Je mets du temps à réagir. J'entends cette sonnerie au loin dans mon sommeil. Non, ce n'est pas pour moi, non, ce n'est pas ici. Et puis, elle persiste, insiste, finit par arriver à ma conscience et me réveille. Je sais ce que je vais entendre. Je le sais. Je le sens. C'est une évidence. La veille déjà, le téléphone avait sonné au collège, j'avais entendu la secrétaire se précipiter vers la salle des profs et j'avais eu un coup au coeur... croyant que c'était pour moi. Mais non. Pas cette fois. Mais là, à 5h30 du matin, je n'y couperai pas. Ca fait trois jours que je sais que c'est la fin et que mon père va mourir. Il n'était pas encore mort que déjà j'avais compris. Ma mère m'avait raconté. Il s'était trompé d'étage en rentrant, il ne l'avait pas reconnue lorsqu'elle était allée le chercher dans l'escalier. Et puis, il avait une douleur étrange à la jambe. Et enfin, le jeudi il n'était pas sorti de la journée... 

    Alors, ce vendredi matin à 5h30, je savais ce que j'allais entendre. En me dirigeant vers le téléphone, une soudaine crainte... que ce soit la voix de mon père et pas celle de ma mère et que... mais non, je ne veux pas y croire. Elle en a marre, elle ne le supporte plus mais elle tient le choc. On vient de lui découvrir un diabète mais elle est forte, elle tient le choc, toujours... Je décroche et j'entends ma mère... Cette voix me rassure, quoiqu'il se passe. 

    Elle me dit "Ton père est mort". Je réponds "Merde". Elle me demande ce que je vais faire. Je lui dis que j'arrive. C'est le jour des vacances de Pâques... Il me reste 2 heures de cours à donner. Tant pis. Je rentre. Ca ne sert à rien mais je rentre quand même. Je prépare mes affaires sans trop réfléchir. Je prends ma voiture. J'ai 260 km à faire... Il me faudra 2h... je ne sais pas à quelle vitesse j'ai roulé. Très vite. Trop vite. Ca ne servait à rien d'arriver vite pourtant... ça changeait rien. J'arrive. Je téléphone au collège. J'explique que je ne viendrai pas parce que mon père est mort. La secrétaire me passe le principal. Je réexplique... Il me demande si c'est "soudain". Je lui dis que oui... dans un sens. 

    La journée se déroule, bizarre. Soulagement. Il fallait bien que ça arrive. On s'y attendait. Il l'avait cherché, voulu...peut-être même espéré. Il est au crematorium. Je vais le voir... il le faut. Entrée dans la chambre. Impression de vide, de néant... il y a effectivement un corps dans un cercueil. Un corps, comme un objet sans vie, sans rien, sans âme. C'est que des conneries, l'âme... elle n'est pas là, en tout cas. J'aurais bien aimé pourtant...
     
    Et puis, organisation des obsèques. Rapide. Neutre. Froide. Rien à dire. Ca ne les regarde pas. Les textes choisis pour la messe seront neutres. Pas de sentiments, rien. Faire vite. Le plus vite possible. Le samedi, on y est. La messe. Les gens, plein de gens. Une phrase qui me traumatisera et puis la fin, définitive cette fois. Ma mère et moi, seules... comme avant, comme toujours. Mon père est mort. Je ne me souviens plus de la dernière fois où je lui ai parlé ni même de ce qu'on s'est dit. Ma mère sera enfin tranquille, c'est tout ce qui compte. La vie reprend son cours, comme avant, mieux qu'avant, plus paisiblement. 

    C'était il y a presque 8 ans. J'ai rêvé qu'il était vivant l'autre nuit. J'étais contente, je crois... et puis, dans ce rêve, il mourait. Encore. Étrange ce rêve.

    « Claude Gensac de l'autre côté du miroirLa Casse programmée de l'éducation nationale »

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  • Commentaires

    1
    Vendredi 22 Février 2008 à 15:43
    chapi

    Tu as tellement tout décrit avec exactitude, les faits, tes sentiments, moment par moment... j'ai dû ressentir chacune des émotions que tu as fait passer, c'est fort ce que tu as fait passer, d'ailleurs. 
    Le mien est encore là et pourtant je me suis souvent demandé comment je réagirai le jour où. Avec l'histoire, la tienne, la mienne. Même par rapport à ma mère, je me la pose, maintenant cette question. Tu y as répondu, en quelque sorte. A mon avis ton rêve n'est pas étrange. Peut-être que ton père tu le voudrais vivant, parfois, celui que tu as idéalisé du moins, mais si ta mère est tranquille maintenant, c'est logique la fin du rêve... Moi par contre je me demande quoi penser d'eux et ce que je ressentirai, pu importe pour lequel, parce que même aujourd'hui, je ne me sens jamais vraiment tranquille. Mais ce jour là, humainement on doit avoir du mal à rester de marbre. Enfin, bref, plein de bonheur pour toi, et gros bisous

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    2
    Dimanche 24 Février 2008 à 13:05
    Indigo
    ces textes où tu livres tes émotions intimes sont ceux que je préfère Béa.. moi aussi il y a longtemps que je souhaite écrire sur mon père, mais pas encore prête à le faire.. pas prête peut être à assumer mes ressentis...
    bisous
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