• Bizarre la mémoire

    Tout à l'heure en sortant du collège, je suis passée par la petite porte qui mène au parking et j'ai soudain ressenti un truc bizarre. Cette porte, ça fait 6 ans que je la passe tous les jours et même plusieurs fois par jour et là, aujourd'hui, j'ai marqué un temps d'arrêt en l'ouvrant parce qu'un souvenir a semblé effleurer mon esprit. Souvenir confus, impression diffuse mais troublante.

    Et là, il y a quelques minutes, j'ai trouvé ce que c'était. En fait, cette porte est la même que celle qu'il y avait dans la cour de l'école maternelle où j'avais été inscrite pour la toute première fois. J'avais 4 ans. Comme je suis fille unique, j'étais très peu en contact avec des enfants de mon âge. Ma cousine une ou deux fois par an et quelquefois, en été, les petits du quartier dont ma mère connaissait les parents. Ma mère, justement, je ne l'avais jamais quittée... et quand je dis jamais, je n'exagère quasiment pas. Elle ne pouvait pas me laisser où que ce soit sans qu'elle soit là (un secret que je peux vous révéler : même dans la voiture, elle devait s'asseoir à l'arrière à côté de moi parce que je considérais que devant c'était trop loin). 

    Une fois, lorsque j'avais 2 ans, elle avait essayé de me laisser à la garderie le temps qu'elle aille faire une course. Eh bien, j'ai passé mon temps à hurler jusqu'à son retour et j'ai encore la vague sensation de ce que je ressentais en l'attendant. C'était horrible. Donc, ma mère s'était résolue à me garder près d'elle 24h/24. Seulement voilà, les gens lui disaient que c'était pas bien, pas normal (les gens savent toujours tellement bien ce qui est normal ou non). Qu'à mon âge, il faudrait que j'aille à l'école... pour devenir un peu plus "sociable". C'était pas faux non plus. 

    Bref, j'en reviens à ma porte. Ma mère m'a inscrite dans une école maternelle, un peu pour faire plaisir à la vox populi et parce qu'elle commençait à se demander si, effectivement, c'était "normal" de me garder ainsi à la maison. J'ai très peu de souvenirs de cette première expérience qui a duré 3 jours, je crois... 3 jours d'enfer parce que j'étais incapable de me défendre contre les autres enfants que je considérais comme des ennemis et qui avaient bien remarqué ma "faiblesse".Le premier jour, ma mère m'avait mise en robe ou en jupe (chose que je ne fais plus depuis 30 ans... ) et évidemment, un garçon un peu brutal m'a fait tomber. Mes genoux étaient tout abîmés. Pas cool comme premier jour... et puis j'étais seule dans cette immense cour. Seule, entourée de gamins criant, gesticulant, bousculant. Moi qui avais l'habitude d'être au calme... quel choc ! Je me souviens aussi qu'il fallait apporter un petit goûter pour la récré de l'après midi. Moi, j'avais des petits gâteaux au chocolat, très appétissants. Dès que j'ai sorti mon paquet, un garçon s'en est emparé et moi, comme une cruche (que j'étais), je n'ai rien dit, rien fait... Le soir, quand ma mère m'a demandé si j'avais mangé mon goûter, j'ai dit que non... qu'on me l'avait piqué. Le lendemain, ma mère m'avait mis des petits beurre parce que ça attirerait moins les convoitises... sauf qu'on m'a encore fait tomber pour les récupérer ou les écraser, je ne me souviens plus. Bref, horrible expérience. Et donc, cette foutue porte verte séparait dans cette cour l'espace des petits et celui des plus grands... Et je passais par là pour aller à la torture, euh l'école. Et c'est donc ce très vague souvenir et surtout le sentiment qui allait avec qui m'est revenu cet après-midi. Les mécanismes de la mémoire sont vraiment étranges, non ? Pourquoi cet après-midi spécialement alors que j'ouvre cette porte tous les jours ? Mystère.

    Donc, pour en finir avec l'école, ça a été l'horreur pendant ces 3 jours. Heureusement, je suis tombée malade. Je suis restée à la maison plusieurs jours et une fois guérie, ma mère a voulu me changer d'école... mais, évidemment, c'était pas mieux... enfin, un peu peut-être parce qu'il y avait des dames de service qui surveillaient la cour et elles acceptaient que je reste près d'elles tout le temps des récrés. J'étais malade régulièrement... peut-être (sans doute) même volontairement. Je disais à ma mère que je ne voyais aucun intérêt à aller faire des dessins et de la pâte à modeler à l'école puisque je pouvais le faire au calme, à la maison... Mais, la société poussait toujours et ma mère, pour être dans le moule, me déposait à l'école 2 ou 3 demi journées par semaine. A chaque fois, c'était l'angoisse qu'elle ne vienne pas me chercher... surtout l'hiver, lorsque la nuit tombe très tôt... Je me précipitais à la fenêtre de la classe et j'attendais. Je m'en foutais de la maîtresse, je voulais voir ma mère. Elle n'avait jamais de retard mais si jamais une autre mère prenait son enfant avant moi, c'était la catastrophe... je m'imaginais enfermée pour toujours dans ces lieux hostiles. 

    J'ai appris à aimer l'école à partir de la classe de CP parce que là, je découvrais des choses que je ne connaissais pas... J'ai fini par me faire quelques petits copains à qui, très souvent, je faisais croire que j'étais un garçon afin qu'ils ne profitent pas de mon statut insupportable de "fille"... 

    Je n'étais pas faite pour ce monde-là. Je ne l'ai jamais été vraiment. L'école est l'un des endroits les plus cruels que je connaisse lorsqu'on est un peu différent... or, je n'étais pas comme les autres. J'avais beau essayer de le devenir, je n'y parvenais pas... et c'est ainsi que j'ai vécu des années d'angoisse silencieusement parce que ces choses-là, on s'imagine que ça ne se raconte pas, que ça ne s'explique pas et surtout que ça ne se comprend pas.
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  • Commentaires

    1
    Jeudi 13 Mars 2008 à 17:45
    babou
    La mémoire est ainsi, je me souviens du premier jour de crèche ou Maman m'avait mise sur les conseils de son médecin, car mon petit frère de 2 ans et demi souffrait d'eczéma et d'impétigo, et Maman était de ce fait très fatiguée. j'avais hurlé tout le long de la route et ce pendant plusieurs jours, c'est mon premier vrai souvenir d'enfance, mais il est resté en moi un sentiment d'abandon très profond, comme quoi, quand on dit que tout se fait avant 6 ans !. Ce sentiment d'abondon, je l'ai de nouveau ressenti aussi fort le jour où l'on a conduit mon Papa à sa dernière demeure, et je le ressens encore souvent :(( Bisous Béa, et bon courage à toi. Béa Babou xxxxx
    2
    Jeudi 13 Mars 2008 à 23:19
    Jacques l' Ardéchois
    Ton récit de ce soir me touche vraiment.  Tu vois quand j'étais gamin j'étais relativement à l'aise voir " costaud " et je prenais un certain plaisir à défendre les faibles dans la cour de récré, je te rassure ! par la parole simplement ! c'était suffisant et cette façon d'agir ne m'a jamais quitté.  Je n'ai jamais supporté la violence.
    Par contre étant gauché, je me souviens très bien de cette institutrice de CE1 et CE2 "Melle BACH", qui prenait un certain plaisir à m'attacher la main gauche à la ceinture de ma blouse au cours de l'apprentissage de l'écriture, et le soir bien sur à la maison la main gauche travaillait de nouveau, voilà comment je suis devenu ambidextre, mais la main gauche a repris le dessus.
    Tout ça pour te dire que petit tu es également à la merci des adultes.
    Tu constates que ce soir je raconte, j'explique et j'espère que tu comprendras ma déception de n'avoir pas compris cette obstination à me lier la main directrice...
    3
    Vendredi 14 Mars 2008 à 09:34
    véro

    C'est la première fois que je te lis... Je me suis régalée par ton style et le contenu... Tout comme toi et beaucoup d'autres j'ai tendance à regarder (trop souvent) dans le rétroviseur si je reprends ta façon de désigner le passé.

    Combien de fois je reprends cette célèbre citation :"Mr. Le Passé, laissez moi passer..." Mais il n'y a rien à faire, il est en nous et nous ne sommes que la continuité logique d'une histoire, celle de notre lignée...Je reviendrai avec plaisir te lire et j'espère créer avec toi d'agréables échanges. VERO

    4
    Vendredi 14 Mars 2008 à 09:56
    chapi
    c'est vrai qu'à côté du plaisir d'apprendre il y a la difficulté de grandir en autonomie... mais je ne sais pas si tu n'étais "pas faite pour ce monde-là" parce que tu as re-signé pour un paquet d'années et on sent que tu es motivée, alors je crois que dans le fond de ton coeur et même si en ce moment tu sembles traverser une période de blues, il y a une petite étincelle qui est née dans ton enfance et qui reste allumée, pour que chaque matin tu saches très bien pourquoi et pour qui tu fais tout ça. Courage Béa, bonne journée ;o)
    5
    Vendredi 14 Mars 2008 à 11:57
    Sabine
    T'arrives à te rappeler un souvenir de vraiment toute petite....c'est que tu en as souffert alors....
    Moi je ne me rappelle pas trop mes années de maternelle.....
    mais je trouve les cours de récrées très cruelles..... c'est fou ce que les petits peuvent se faire du mal entre eux......mais en grandissant, heureusement, on n'est plus comme ça.....
    GROS BISOUS
    et bon week-end
    6
    Vendredi 14 Mars 2008 à 15:06
    Bonjour Béatrice... ton texte m'a vraiment touché, c'est très dur cest moments d'enfant face aux autres et face à une peur comme celle-ci. Quel combat tu devais mener en toi... dommage mais les enfants peuvent tellement être cruels entre eux au point d'en laisser des marques pour très longtemps aussi dans notre esprit et notre coeur. J'ai vécu des petits moments de ce genre concernant les copains... côté mère désolée mais moi c'était tout le contraire, plus j'étais loin d'elle plus j'étais en « sécurité » car sinon c'était les coups et les punitions avec elle... si tu as lu mes articles à ce sujet du temps de Sérénité... 

    Oui c'est étrange ce dont tu parles à propos de cette porte qui t'a fait revenir à l'esprit ces moments et probablement aussi pour écrire avec autant de sentiments que l'on ressent ce que tu vivais aussi.

    Je t'embrasse et te souhaite un beau we Béatrice XX
    7
    Lundi 17 Mars 2008 à 22:34
    L'école est effectivement terrible, mais si on regarde bien, elle ne l'est peut-être pas plus que la vie tout court...
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